Daniel Rondeau, JOHNNY
imprimerLa dernière interview
Los Angeles, avril 2017

France 2 m'a demandé d'interviewer Johnny pour un film documentaire, La France rock'n'roll. Dans l'avion pour Los Angeles, onze heures de vol, je lis Napoléon et de Gaulle de Patrice Gueniffey, méditation sur l'histoire, l'enseignement de l'histoire, et les grands hommes. En creux, le vide de notre temps. Gueniffey parle de la France aux mille visages et cite Valéry : la France « offre la plus belle collection de phénomènes au sens forain du terme qu'on puisse imaginer. [ ... ] Napoléon, Clovis, Jeanne, Richelieu, Robespierre, etc. Nous avons l'histoire la plus fournie de grandes vedettes. On pourrait en faire une représentation de gala au Théâtre-Français. Et une autre pour les gens de lettres, Pascal, Rabelais, etc. Toute la troupe s'emploierait ». Il me semble qu'en notre temps, qui s'est détourné des héros et des saints, Johnny, contemporain à la fois de De Gaulle et de Macron, pourrait entrer dans cette parade de « phénomènes français, au sens forain du terme », J'abandonne mon livre pour regarder Café Society, de Woody Allen.

Sébastien Farran m'attend à la sortie du terminal, T-shirt et pantalon noirs, baskets blanches, un sourire, une silhouette solide, des yeux clairs. Ancien manager de Joey Starr, il s'occupe maintenant exclusivement de J.H. Nous retrouvons Johnny, Laeticia et les filles dans un restaurant d'Ocean Boulevard, le Water Grill, énorme salle avec des tables en bois sombre, d'inspiration néo-coloniale.

Il faut toujours du temps pour nous réacclimater l'un à l'autre. J.H. paraît fatigué. Il porte bas, et surtout son visage de vieux rocker, au cuir de diplodocus, exprime une certaine tristesse. Laeticia est active et charmante, as usual, ses filles aussi. L'une et l'autre lui répètent plusieurs fois pendant le déjeuner : «Papa, je t'aime. » Johnny dévore. Huîtres, praires, oursins. « Moi non plus, je n'aime pas les huîtres, me dit-il, je suis comme toi, mais ici, elles sont bonnes. » Il pioche dans les gobelets de sauce et de piment variés devant lui. « Méfie-toi du raifort ... Il décape ! » Il prend un homard, je choisis une sole. Il demande de mes nouvelles. « Alors, ton livre, Mécaniques du chaos ? Ta petite femme ? Parlons de l'interview, des Français de L.A. (ils paient des impôts ceux-là, autant qu'à Paris). » Vite, il s'engouffre dans sa Mercedes GT jaune, un coupé deux portes qui peut rouler à plus de 300 km/h, fait ronfler le moteur au maximum.
À demain...
Tu verras, me confie Laeticia à la portière, avec la maladie, il a des émotions différentes.

Mon hôtel, l'Erwin, est un endroit sympathique, tout près de la plage. « C'est l'hôtel des jeunes surfeurs et des musiciens, beaucoup de fêtes sur le rooftop », m'a dit Laeticia. J'ai une assez grande chambre plutôt agréable, au quatrième. Je pose mes valises et pars à la découverte.

Palmiers, brouillard, soleil, joggeurs, skateurs, cyclistes, surfeurs. La plage à perte de vue, un encorbellement de collines dans le lointain. Des boutiques (loueurs de vélos, tatoueurs, vendeurs de T-shirts et de petites culottes), des agrès sur le sable, des terrains de basket, de volley, une enfilade de courts de mini-tennis, le paradis du body-building, Muscle Beach, un établissement avec une façade rouge et des machines en extérieur. Et des cubes de béton à ciel ouvert pour les joueurs de pelote basque (qui frappent à mains nues).

Beaucoup de Latinos et d'Asiatiques, des filles très déshabillées, une coolitude et une gentillesse générales. Johnny a choisi de vivre à Los Angeles pour pouvoir sortir dans la rue sans être poursuivi par des fans. Je me demande si l'ennui n'est pas l'autre face de ce confort au quotidien.

Bien dormi, malgré le décalage horaire, même si je me suis réveillé toutes les deux heures. J'en ai profité pour suivre de loin le début de la campagne du second tour de la présidentielle française. Le flottement de Macron, son équipée victorieuse dans Paris qui passe mal, et ce matin le désastre provoqué par Attali : « Whirlpool, une anecdote ... » Petit déjeuner à sept heures dans la salle à manger minuscule de l'hôtel puis balade le long de la plage. Légèreté de l'air, soleil, insouciance. Un homme court en poussant un bébé dans un landau, une fille en maillot de bain travaille des enchaînements sur le sable, une autre danse, séances de shooting. Des bodybuilders sexagénaires s'entraînent aux agrès, tout le monde fait son show, les muscles luisent sous le soleil, il est huit heures du matin. Un basketteur noir, barbu, jongle avec sa bouteille d'eau minérale avant de travailler ses paniers. Je marche jusqu'à une immense jetée qui s'avance dans la mer.

« J.H. me fascine, et Laeticia aussi, m'avoue Farran. Avant, je m'occupais de Joey Starr. Pendant vingt ans. Tout le monde me disait non. Maintenant, avec J.H., tout le monde me dit oui. Je vis entre Paris et L.A. Je gère aussi sa maladie. Il va faire sa tournée avec Eddy Mitchell et Dutronc. Il faut qu'on l'occupe, il ne peut pas rester sans rien faire. »

Johnny est de nouveau suivi au Cedars-Sinai Hospital.

Le lendemain, déjeuner sur le pouce chez Larry' s, au coin de la rue puis je prends un taxi (le chauffeur est iranien, nous parlons du poète Rumi) pour l'Apogee, studio de briques rouges, de plain-pied, situé 1715 Berkeley Street, à Santa Monica. Un camion blanc, Hollywood Depot Rentals, stationné devant la porte, vient de livrer deux fauteuils en cuir pour l'interview, mais je préfère des chaises en dur.

Johnny arrive avec Sébastien Farran dans son bolide jaune. Il est suivi par son coiffeur et sa maquilleuse. L'interview commence vite. J.H. est à l'aise, il connaît ce studio où il a déjà enregistré. Vif, décontracté, élégant dans ses attitudes et dans ses propos, une mémoire d'éléphant. Beaucoup de classe. Je suis toujours surpris par ses capacités de métamorphose. Ce n'est plus le même homme qu'hier. Il se souvient de ses débuts : « Dans ma famille de danseurs, j'ai toujours vécu dans les coulisses ... » À la fin des années 50, il s'arrête devant une affiche de film. « C'était au cinéma Atomic, le film s'appelait Loving You, j'ai cru que c'était une histoire de cowboy, j'ai découvert un chanteur de rock, c'était Elvis. En sortant je me suis dit: "C'est ça que je veux faire." » La gloire l'a très vite saisi. « Un jour, j'allais au Golf-Drouot, en métro, et j'ai croisé une bande de jeunes qui chantaient Laisse les filles, c'était une chanson de mon dernier disque. » C'était parti. Souvenirs et chansons défilent dans l'obscurité du studio. Laeticia et Sébastien sont en régie. Je sursaute quand Johnny raconte comment il déjeunait tous les dimanches avec François Mitterrand chez Gaby et Jean Pierre-Bloch pendant les deux années passées chez eux quand il avait dix-sept ans. Un épisode que je ne connaissais pas.

Johnny rentre chez lui après deux heures d'entretien. Je quitte le studio en pensant à ce qu'il vient de me dire: « Quand je monte sur scène, je n'ai plus d'appréhension pour rien. »

Farran passe me prendre un peu plus tard à l'hôtel et je rejoins Johnny chez lui, à Pacifie Palisades. Maison hollywoodienne. Johnny dort sur un canapé dans un salon proche de l'entrée. Farran prend une bouteille de blanc dans la cuisine.

La grand-mère de Laeticia, éternelle fumeuse de quatre-vingt-douze ans, est présente, fidèle au poste.
Il y a toujours eu des parasites chez Johnny. Des marchands de montres ou de voitures, des dealers de coke ou de filles. Désormais, plus de parasites, mais la famille, des amis et la présence apaisante de Laeticia. Ce soir, la fille d'un ancien Premier ministre français, une casquette sur la tête, très pâle, se joint à nous. J.H. prend un verre de blanc avec nous puis chahute la grand-mère de Laeticia.
- Mamie, je vous ai vue fumer du shit dans le garage, derrière mes Harley...
- Johnny, j'arrêterai de fumer quand tu arrêteras de boire...
- Mamie, je vous ai vue ! (Il hurle, elle rit.) Ça puait le shit...

Dîner dans un restaurant italien de Venice, le Barrique. Le barolo coule à flot. Entre l'excellent carpaccio (le même qu'au Cipriani) et les pâtes à la betterave, J.H. me tient la main sous la table quelques minutes avant d'appuyer son bras sur mon épaule. « La chimio, ça fait maigrir. Pourtant, je grossis, peut-être parce que j'ai arrêté de fumer. Normalement, le traitement te coupe l'appétit. Or j'ai très faim... » Il dévore.

- Daniel, me demande Laeticia, tu vas voter au second tour de la présidentielle ?
- Je ne sais pas encore...
- Mais c'est la démocratie qui est en question !

Laeticia et Johnny iront voter Macron sans hésiter, tout est déjà prévu avec le consul de France. La conversation vient sur la maladie. Johnny a dans la voix une énergie incroyable. Le ressort d'un fauve blessé. Il commence à s'agiter. L'ambiance se tend. C'est un dîner à la Johnny quand il est angoissé, avec ce soir en plus l'obsession du cancer.

« Je ne suis pas malade ! hurle-t-il. Les gens me regardent comme si j'étais malade, j'en ai marre ! Je vais réduire cette maladie, je vais la vaincre, je ne suis pas malade, j'en ai marre ! Tu m'entends, Laeticia ? Je veux guérir. Dis donc Seb, j'ai lu des choses sur l'EPO, je ne veux pas en prendre, j'ai lu que cela faisait mourir plus vite, je ne veux pas mourir ... »

Assommé par le mélange alcool-médicaments, il titube en sortant du restaurant et bouscule des gens qui dînent en terrasse. Il s'incline devant eux en répétant: « Sorry everybody, sorry everybody... » Tellement touchant. Sa gentillesse a repris le dessus. C'est le gentilhomme qui s'exprime. Pourquoi me fait-il penser au personnage d'un tableau d'Eduardo Arroyo, Le Retour des croisades ? Il s'assied sur un banc. Je veux l'aider à se relever. Il refuse : « Personne, je n'ai besoin de personne ! » Laeticia le guide jusqu'à sa Bentley. Je rentre à l'hôtel en me disant qu'il a une réserve incroyable de vie. Quand ils sont de retour chez eux, Laeticia parle longuement avec lui. Elle le raisonne, elle l'apaise, elle le rassure.

Deuxième jour de tournage. J'ai déjà mes habitudes. La serveuse italienne, les œufs sur le plat, le café au miel, la marche au soleil levant le long de la plage.

Quinze heures, je suis au studio. Johnny, impeccable, arrive un peu en retard, accompagné de Laeticia, mais il veut absolument entrer toutes affaires cessantes ses coordonnées téléphoniques sur mon portable. Les angoisses et les fureurs de la veille semblent avoir disparu. En tout cas, il fait comme si. Élégant, souriant, disponible. Johnny. La conversation démarre aussitôt, rapide, on avance vite, il a la même aisance qu'hier, amical et drôle. Très peu de pause, quelques minutes seulement. À 18 h 15, je saute dans un taxi, Johnny est encore à l'Apogee, et à vingt et une heures, mon avion décolle. Impossible de dormir. Noëlle et les enfants m'attendent rue de Varenne, eux aussi souhaitent avoir des nouvelles de Johnny, je raconte un peu, puis direction Commercy. Je dors pendant treize heures. Ensuite, je corresponds avec Johnny par sms. Il est de retour en France et passe une semaine en thalasso à Quiberon. « Je rentre à Paris pour ma chimio et on verra bien. Et toi, écris-tu ? Je vous embrasse tous les deux. »

Daniel Rondeau, JOHNNY

Valid HTML 4.0 Transitional