Johnny Immortel 1943-2017, version revue et augmentée de
Johnny, la vie en rock (2015), Frédéric Quinonero, Prologue
imprimerMercredi 6 décembre 2017. Il est 2 h 34. La nouvelle vient de tomber: Johnny Hallyday est mort.
La France est sous le choc. Notre rocker bien-aimé, notre « Robocop », l'invincible, le phénix, celui qu'on croyait éternel vient de rendre son dernier souffle à l'âge de soixante-quatorze ans.
Laeticia, qui espérait tant fêter Noël avec son mari, livre un communiqué très émouvant à l'AFP: « J'écris ces mots sans y croire. Et pourtant, c'est bien cela. Mon homme n'est plus. Il nous quitte cette nuit comme il aura vécu tout au long de sa vie, avec courage et dignité. » Depuis des mois, il luttait contre un cancer du poumon, tandis que nous étions suspendus aux nouvelles. « Jusqu'au dernier instant, il a tenu tête à cette maladie qui le rongeait depuis des mois, nous donnant à tous des leçons de vie extraordinaires, poursuit Laeticia. Le cœur battant si fort dans un corps de rocker qui aura vécu toute une vie sans concession pour la scène, pour son public, pour ceux qui l'adulent et ceux qui l'aiment ... »
Immédiatement contactée par la presse, Sylvie Vartan, avec qui Johnny a formé un couple mythique, emblématique d'une jeunesse idéale, ne peut cacher sa peine : « J'ai perdu l'amour de ma jeunesse. Rien ne pourra jamais le remplacer ... Comme toute la France, mon cœur est brisé. » La chanteuse avait fait le déplacement depuis Los Angeles la semaine précédente pour venir à son chevet, comme tous les proches qui l'ont accompagné tout au long de son agonie.
L'événement est considérable. Tous les médias cassent leur programme pour rendre hommage à la dernière idole.
Dans la rue ou dans le métro, encore engourdis de sommeil, les Français qui vont au travail apprennent la nouvelle; certains pleurent. « On a tous en nous quelque chose de Johnny », réagit le président Emmanuel Macron. Et d'ajouter: « De Johnny Hallyday nous n'oublierons ni le nom, ni la gueule, ni la voix, ni surtout les interprétations qui, avec ce lyrisme brut et sensible, appartiennent aujourd'hui pleinement à l'histoire de la chanson française. »

Comment concevoir la vie sans Johnny?

Ma mémoire me ramène à la toute fin des années 1960. J'ai six ans. Johnny m'apparaît pour la première fois en noir et blanc dans le poste de télévision et je suis saisi par sa beauté sauvage, son charisme. Quelques jours se passent et on m'achète le 45 tours de « Que je t'aime ». Puis, pour Noël, je découvre au pied du sapin « l'album au bandeau ». L'été suivant, mes parents m'emmènent l'applaudir dans les arènes de Nîmes. Ils garderont un souvenir de moi ce soir-là, comme hypnotisé, envoûté. Mon idole se tient là, en chair et en os, à quelques mètres de moi. Pour m'en convaincre tout à fait, je consulte mes parents : « C'est bien lui? C'est bien le même Johnny Hallyday qui passe à la télévision et dont j'ai punaisé le portrait au-dessus de mon lit? » Oui. À leur connaissance, il n'en existe pas d'autre. Plus tard, dans un livre autobiographique sur mon enfance, je décrirai ainsi cette rencontre: « Je suis subjugué par cet artiste de génie, qui parvient, avec une belle insolence et une énergie entièrement offerte, à hypnotiser, soulever d'émotion, transporter hors du monde une foule compacte par sa seule présence, instinctive, sensuelle, animale, par sa voix forte et virile qui projette les mots avec une rage qui atteint par moments les frontières de la décence. Contrairement à ma mère, je ne suis pas choqué de voir des jeunes filles s'évanouir sous les cris de l'idole, car ces mêmes cris suscitent en moi des sensations palpitantes qui me font venir la chair de poule. Je comprends grâce à lui ce que c'est qu'être chanteur, le don de soi, l'expression de l'âme, une émotion transmise sans réserve, comme une offrande, avec une admirable impudeur. Je quitte les arènes dans un état de joie béate, pareil à un pèlerin après une apparition miraculeuse. »

A quoi tient la vie d'un rocker, en abrégé?

Une photographie en noir et blanc d'Huguette posant avec lui, encore bébé, chaudement vêtu d'un manteau et d'un bonnet, dans le square de La Trinité, puis le vague souvenir de ses yeux tristes, un jour de Noël à Londres, parce qu'il ne l'appelle pas « Maman », mais « Madame» ?

Le sourire bienveillant d'Hélène Mar sous son chapeau extravagant ?

L'apparition soudaine du cousin américain, soufflé par l'explosion d'un chauffe-eau dans un meublé minable de Lane Street, à Londres ?

Les cousines Desta et Menen, si belles dans leur numéro de danse acrobatique ?

L'interprétation fiévreuse de James Dean dans À l'est d'Eden, en fils rejeté par son père ?

Le visage apeuré de Sylvie sous son capuchon blanc d'organdi, au milieu de la foule, à Loconville ?

Les petits doigts recroquevillés de David et la maladresse du jeune papa penché sur le berceau, puis leur amour si particulier, fait d'admiration réciproque, longtemps après dans un studio d'enregistrement ?

Les yeux de Laura si semblables à ceux d'Huguette ?

Les premiers Noëls de Jade et de Joy, les plus beaux, où le rêve n'est plus interdit, et ses péripéties pour les éblouir, quitte à se retrouver coincé dans la cheminée dans un habit de père Noël ?

La voix douce de Laeticia lui murmurant à l'oreille qu'il est grand temps de revenir au pays des vivants ?

Cette foule immense, comme un torrent humain au pied de la tour Eiffel jusqu'à perte de vue, dont une petite fille a dit qu'il y avait là la terre entière venue l'applaudir, lui, Johnny Hallyday, le « monument français » ?

Aujourd'hui, mon regard ne peut effacer celui de l'enfant fasciné dans les arènes de Nîmes. Johnny ne m'a plus quitté, il a été le grand frère que je n'ai pas eu. Chaque période de sa carrière est rattachée à un événement de ma vie, chaque chanson renvoie à une dimension affective. Jamais je n'aurais imaginé qu'il mourrait un jour... Ce que j'écris est inévitablement chargé de mon amour pour lui.

Frédéric Quinonero

Johnny Immortel 1943-2017, version revue et augmentée de
Johnny, la vie en rock (2015), Frédéric Quinonero, Prologue

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